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Les limites de la croissance

samedi 9 juillet 2011, par Louis Possoz

Chaque jour, de nouveaux signaux d’alerte sont émis par des scientifiques qui étudient l’un ou l’autre aspect de la réalité matérielle. L’unanimité est quasi-totale, si ce n’est quelques négationnistes, chéris des médias (Lomborg, Allègre, ...). Et pourtant, nous ne faisons rien, ou presque. Citoyens, États, pouvoirs économiques s’autopersuadent qu’on peut continuer (presque) comme avant. D’où vient cet étonnant aveuglement ?

En 1972, des chercheurs du Massachusets Institute of Technology (MIT) ont publié les résultats d’une recherche originale consistant à modéliser l’avenir du monde. Ce travail a été entrepris à l’instigation d’un groupe de personnalités (le Club de Rome).

Ce travail original s’écartait des approches économiques traditionnelles qui consistent à considérer l’avenir comme une simple prolongation du passé. Il prenait en compte le caractère fini de la planète Terre. Les chercheurs du MIT (prestigieuse université nord-américaine) ont remis les choses à plat. À partir de cinq variables (population, nourriture, capital, ressources naturelles et pollution), ils ont établi un modèle mathématique qui prend en compte les différentes interactions entre ces variables. Cette méthode est couramment utilisée, dans différent domaines scientifiques ou technologiques, sous le nom de Dynamique des Systèmes.

En utilisant les moyens informatiques de l’époque, les chercheurs ont fait "tourner" leur modèle sur la période 1900-2100, en le nourrissant de données initiales raisonnables. Bien entendu, ils ont validé leur modèle sur la période 1900-1970, comme il est d’usage avec ce genre d’outils mathématiques.

Leurs conclusions sont univoques : dans la plupart des simulations effectuées, une croissance de plus en plus rapide de la population, du capital et de la pollution est suivie par un effondrement plus ou moins brutal du capital et de la population.

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World Model (1972) - Standard Run

Ces résultats ont fait sensation à l’époque, lors de la publication de la synthèse sous le titre "les Limites de la Croissance". Ont-ils influencé peu ou prou les réactions qui ont suivi le premier choc pétrolier ? Je ne sais. Depuis lors, ce travail est largement retombé dans l’oubli et la voie de recherche qu’il ouvrait n’a curieusement pas été exploitée par les grands centres de recherche en économie.

Ces dernières années des détracteurs, partisans de la croissance indéfinie, se sont révélés. Leurs seuls arguments tiennent en des points mineurs ou en ce que les prédictions des chercheurs du MIT ne se sont pas (encore ?) réalisées [1]. Ils faut noter qu’ils ne donnent strictement aucun modèle de remplacement, ils se contentent d’affirmer péremptoirement que "on" (les chercheurs, les ingénieurs) trouvera toujours une solution.

Et pourtant, où en sommes-nous aujourd’hui ? La population, le capital et la pollution (représentée par les gaz à effet de serre) croissent de manière exponentielle. L’épuisement de certaines ressources essentielles s’annonce avec de plus en plus d’évidence (pétrole, eau). Les changements (bouleversements ?) climatiques sont en cours. Ne serait-on pas tout simplement en train d’observer ce que les règles simples contenues dans le modèle du MIT doivent inévitablement entraîner, que ce soit aujourd’hui ou dans l’une ou l’autre décennie ?

Le moment n’est-il pas venu pour que la société et les économistes se repenchent attentivement sur ce travail ? Pourquoi, comme les climatologues l’ont fait dans leur domaine, les chercheurs en économie ne reprendraient-ils pas le modèle du MIT en l’adaptant pour tenir compte des connaissances acquises depuis lors et en profitant de l’énorme puissance de calcul fournie par les ordinateurs d’aujourd’hui ? Pourquoi, sur ce modèle, ne pas construire un jeu qui permettrait à chacun de tester ses conceptions sur la croissance future de la population et de la consommation de biens matériels et de constater les conséquences engendrées par ces choix ? Ce jeu permettrait peut-être à tous les citoyens de s’emparer d’un thème de réflexion qui autrement reste étonnamment peu abordé dans les médias.

Il n’est peut-être pas trop tard, des chercheurs nous l’avaient déjà clairement dit il y a 40 ans, mais maintenant il est grand temps.

Article paru dans La Libre Belgique du 20/12/2007 sous les signatures de Louis Possoz, ingénieur conseil, membre du groupe ORMEE et Francesco Contino, chercheur en Sciences Appliquées, aspirant FNRS



Dans Changer le monde » [2], Jean-Marc Jancovici constate avec regret que, 40 ans plus tard, les théories économiques dominantes, celles qui guident l’action politique, ignorent toujours complètement la réalité matérielle du monde nous conduisant ainsi droit dans le mur. J.M. Jancovici écrit : En économie, ce sont les climatosceptiques qui ont gagné. Nous avions d’un côté une approche physique permettant une analyse rationnelle de la situation, mais nous forçant à nous confronter aux limites, et de l’autre une analyse partielle, et de ce fait débarrassée des limites, permettant du coup de "prévoir" un avenir indéfiniment radieux. La raison avait trop peu de troupes, elle n’a pas résisté à la blitzkrieg du déni. »


[2Jean-Marc Jancovici, « Changer le Monde – Tout un programme ! », Calmann-Lévy 2011.

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