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Produire son bois de chauffage

samedi 16 mars 2019, par Louis Possoz

En ces temps d’espérances, celle d’arriver enfin à s’extirper des combustibles fossiles prend chaque jour un peu plus d’importance. "Comment se chauffer" devient une question particulièrement aiguë et l’usage du bois de chauffage fait nécessairement partie de la panoplie des énergies renouvelables disponibles, même si l’on en connaît les limites en terme de déforestation et de pollution. Bien entendu, on ne le répétera jamais assez, un logement doit avant tout être très soigneusement isolé.

Poêle de qualité

Se chauffer au bois paraît donc une idée séduisante, qui fait miroiter les idéaux de proximité, de circuit-court et de soutien aux artisans locaux. Rien que du bon ! Cependant, comme toujours en ces matières où les beaux principes côtoient la technique, il faudra, au-delà des idées, évaluer les quantités. On pourra ainsi distinguer le raisonnable de l’insensé, l’équitable de l’injuste, l’irréaliste du "simple bon sens". Inévitablement, il nous faudra mettre les mains dans le cambouis et mettre des chiffres sur les idées.

Pour entrer dans le concret, il me faut d’abord savoir de quelle quantité de bois j’aurai besoin, chaque année. De combien de stères, de mètres cubes ou de kilogrammes. Un stère ? Deux ? Cinq ? Dix ? Ce point est évidemment crucial. Et il dépend beaucoup de mon mode de vie. Est-ce que le logement est raisonnablement bien isolé ? Est-ce que je dois chauffer un grand volume ? Partout ? Tout le temps ? Comment le logement est-il ventilé ? Que faire pour devoir moins l’aérer ? Car la simple aération peut consommer la moitié de l’énergie de chauffage d’un logement bien isolé. Tout cela aura une grande importance pour déterminer les quantités de bois nécessaires. Selon un calculateur en ligne, il faudrait 4 stères de bon bois (feuillu dur) pour chauffer un logement de 100 m² (très) bien isolé, avec un (très) bon poêle alimenté par du bois bien sec (2 ans de séchage pour 25% d’humidité) [1]. Les (très) entre parenthèses reflètent la marge d’incertitude qui sépare le suffisant de l’insuffisant.

Poussant un cran plus loin, je peux aussi m’intéresser à la production de mon bois de chauffage. De combien d’hectares de forêt ou de sylviculture aurais-je besoin pour assurer ma consommation annuelle ? Quatre stères, cela correspond à deux tonnes de bois [2].

Maintenant, ces quantités, c’est selon les standards de "confort moderne". Quel est ce standard ? C’est celui qui est aujourd’hui enseigné dans les écoles d’architecture et d’ingénierie, celui qui est recommandé ou imposé par les autorités publiques. Pourtant, pour celles et ceux qui sont prêts à adopter un mode de vie encore plus "sobre", cette consommation pourrait certainement être réduite.

 Cultiver son bois

La culture du saule permet de produire du bois de chauffage assez rapidement. L’idée est de le cultiver en "taillis à très courte rotation" (TTCR) [3].

Taillis à très courte rotation

Tous les 3 ans, une parcelle de saule peut être mise à blanc et le déchiquetage des tiges permet alors de produire en moyenne une dizaine de tonnes à l’hectare de plaquettes de bois (bois déchiqueté). Néanmoins, les saules s’épuisent progressivement et, tous les 12 ans, il faudra consacrer un an à refaire une nouvelle culture. En assurant une rotation des cultures sur des parcelles, on produira environ 40 tonnes/ha de plaquettes tous les 13 ans ce qui correspond à 3 tonnes/an/ha ou 6 stères/an/ha. Résultat pour notre logement de 100m² ? Il nous faudrait cultiver environ deux tiers d’hectare afin d’obtenir les deux tonnes de bois équivalentes à nos quatre stères de bois.

Reste encore à prévoir un poêle "propre" qui accepte les plaquettes de bois ou à les faire transformer en granulés, au moyen de puissantes presses.

 Des déchets pas si déchets que ça

Les déchets de bois sont une matière première de plus en plus demandée par les industriels de la filière bois, au point qu’ils poussent l’Europe à les autoriser à transformer directement des troncs en déchets. Si, si !

La demande provient en partie des fabricants de toutes les sortes de bois agglomérés (MDF, l’OSB, etc.). L’industrie du papier et du carton absorbe également de grandes quantités de bois. L’industrie chimique exige de la cellulose. Les producteurs de granulés de bois ou de charbon de bois en consomment également. Bref, la compétition est féroce, les usages des déchets de bois sont nombreux et les déchets de bois traversent souvent les océans pour répondre à cette demande qui va croissant. On est donc très loin des circuits courts et il faut un très bon fournisseur pour être à peu près certain de l’origine de ses granulés ou déchets de bois.

 Gérer son bout forêt

Brûler des bûches est une manière simple de se chauffer. Et du bois, la forêt en est pleine. Mais, sans nuire aux nombreux usages de la forêt, peut-on durablement y prélever quelques bûches pour se chauffer ? Car la forêt est le lieu de vie de très nombreuses espèces animales, d’insectes, de végétaux, qui, tout comme nous, détesteraient qu’on détruise leur milieu de vie. C’est aussi un lieu de mystère et de spiritualité qui, plus qu’un autre, permet un contact direct avec la Nature et au sein duquel bien des femmes et des hommes aiment à se ressourcer. Mais la forêt, c’est encore le fournisseur d’un tas de matières premières, issues de ce qu’on nomme la biomasse. Elles permettent de fabriquer toutes sortes de choses que l’on utilise dans la vie de tous les jours, sans nécessairement s’en rendre compte.

Depuis toujours, les forestiers observent et surveillent la forêt. Depuis toujours, ils y interviennent, pour le meilleur ou pour le pire ! Coupant par ci, brûlant par là et, parfois, y replantant quelqu’arbre utile. Sur notre planète, il n’existe pratiquement plus de forêt primaire où, comme on dit, la main de l’homme n’a jamais posé le pied. À l’ONF, les ingénieurs forestiers mesurent assez précisément le contenu en bois des différentes forêts de France. Ils mesurent également l’accroissement annuel de ce contenu. En temps normal, une gestion durable exige que l’on ne prélève pas plus que cet accroissement. Dans nos régions, cet accroissement est de l’ordre de 7 mètres cube de biomasse par hectare et par an [4] dont environ 4,5 sont prélevés. Tout n’est pas exploitable car toutes les forêts ne sont pas également accessibles. Une rapide division montre que ces 4,5 m³ correspondent à 7 stères de bûches.

Les forestiers divisent le bois récolté en 3 catégories.

  • Catégories de bois forestier

    Le bois d’œuvre ou bois fort. Ce sont les troncs, droits, de diamètre suffisant et de qualité correcte, qui serviront à faire des planches et des poutres ou qui seront "déroulés" pour faire des contreplaqués. Le bois d’œuvre représente environ 62% du volume en bois total de l’arbre.

  • Le bois d’industrie et/ou bois énergie. Le premier est destiné à la fabrication de tous les produits industriels à base de bois : papiers et cartons, bois agglomérés, etc. Le second comprend les bûches, les plaquettes de bois obtenues par broyage des branches ainsi que les granulés de bois faits de déchets fortement comprimés. Ces bois, interchangeables, représente au total approximativement 28% du volume en bois de l’arbre entier.
  • Le menu bois, c’est-à-dire toutes les chutes d’un diamètre inférieur à 7 cm. Ce bois représente environ 10% du volume bois de l’arbre. Cependant, il s’agit d’un bois difficilement récoltable, et dont la récolte peut être, dans certaines situations, préjudiciable pour la fertilité des sols (l’essentiel des éléments minéraux nécessaires à la croissance des peuplements se trouve aux extrémités des rameaux, dans les écorces et les feuilles) [5].

La gestion durable de la forêt fournit donc des produits assez divers. Chacun de ces produits sera utilisé dans l’une des filières de l’industrie du bois. Au total, en Wallonie, un hectare de forêt de feuillus pourrait par exemple produire quatre m³ de bois d’œuvre, un m³ de bois d’industrie et un m³ de bois énergie. Chacun de ces m³ équivaut à 1,5 stère de bûches. Ainsi, la production annuelle d’un hectare de forêt de feuillus est équivalente à 9 stères de bois dont seulement une partie correspond réellement à du bois de chauffage. En supposant que l’on pourra "échanger" le bois d’œuvre contre du bois de chauffage, il nous faudra donc presque demi hectare de forêt pour obtenir nos 4 stères de bois de chauffage.

 La forêt wallonne

Reste une question : y a-t-il assez de place pour tout le monde ? La Wallonie compte 1,5 millions de ménages et 550.000 hectares de forêts. À chaque ménage correspond donc environ un tiers d’hectare de forêt ce qui est insuffisant par rapport à nos calculs précédents. Et la forêt a évidemment bien d’autres usages que la seule récolte de son bois. On a donc un problème malgré une Wallonie relativement bien dotée en forêts. Actuellement, selon une enquête récente, la consommation de bois de chauffage par les ménages wallons est estimée à 900.000 stères par an soit, en moyenne, 0,6 stère par ménage. Mais évidemment, la plupart des Wallons utilisent d’autres moyens de chauffage que le bois, principalement des combustibles fossiles, gaz ou fioul.

Production du charbon de bois

Si l’on ne souhaite pas retrouver la forêt wallonne toute pelée, comme elle l’était en 1800, va falloir se serrer la ceinture. À l’époque, avant le charbon, il fallait beaucoup de bois, pas seulement pour se chauffer mais, surtout, pour alimenter les hauts-fourneaux en charbon de bois. Dans toutes les forêts wallonnes, des charbonniers montaient des meules de bois, les recouvraient de biomasse et de terre puis mettaient le feu dans son centre. Ils produisaient ainsi les grandes quantités de charbon de bois indispensables à la sidérurgie naissante. On retrouve encore les traces de ces anciennes meules un peu partout en Wallonie, les aires de faulde. Une étude fouillée sur le passé industriel de la forêt wallonne introduit ainsi le sujet :

Durant tout le 18e siècle, la forêt a été une composante vitale de la sidérurgie préindustrielle en Wallonie et a fortement contribué à son développement. À l’inverse, cette activité eut une influence déterminante sur la sylviculture et l’exploitation des forêts. [6]

Et la même étude conclut sobrement : « Ce serait donc de l’ordre de 75 % de la surface de la forêt wallonne qui auraient été nécessaires à l’activité sidérurgique en fin de 18e siècle ».

 Brûler du bois proprement

Si la Wallonie était certainement très enfumée en 1800, l’ennemi d’aujourd’hui sont les particules fines. La crainte est grande qu’avec une généralisation du chauffage au bois les villes soient encore plus polluées. Il y a cependant une très grande différence d’émissions de particules fines entre un feu ouvert, un poêle à bois ordinaire et un poêle à bois performant. Par rapport aux premier, ces derniers permettent de diviser les émissions par dix !

Hors la qualité du poêle, les recommandations pour minimiser les émissions sont : utiliser du bois très sec (20% ou moins), avec peu d’écorce et, cerise sur le gâteau, pratiquer l’allumage inversé. Il consiste à placer les matériaux d’allumage dans le haut du bois à brûler plutôt qu’en dessous [7].

 Conclusion

Remplacer les combustibles fossiles par des énergies renouvelables est dans l’air du temps, tout le monde en convient, et la biomasse peut certainement participer à cette nécessaire transition. Cependant, rien n’est parfait et les choses se compliquent un peu quand on évalue les quantités nécessaires pour une société dans son ensemble. D’après nos calculs de coin de table, quelle que soit la méthode, il faut posséder au moins un demi hectare de forêt pour produire de quoi se chauffer au bois de manière "moderne". Sans combustibles fossiles et sans nucléaire, ça va être coton car, quoiqu’on en pense, les énergies éolienne et photovoltaïque ne pourront pas compenser le manque.

Ce contexte inquiète beaucoup les environnementalistes. Ils craignent une mise à sac généralisée des forêts sur tous les continents en raison de la soif énergétique inextinguible des économies qui se considèrent "modernes". Une mise à sac, sans état d’âme, justifiée par l’argument : « c’est bon pour la planète car ce sont des énergies renouvelables ». La principale crainte est aujourd’hui que les forêts ne servent à alimenter des centrales électriques à biomasse. Et leurs propriétaires, ironiquement, recevront même des certificats verts, pour les remercier de leur beau geste ! C’est pour tenter de peser dans ce débat que des ONG ont déposé une action en justice contre l’Union européenne visant à contester l’inclusion de la biomasse forestière dans la directive sur les énergies renouvelables.

Se chauffer au bois n’est pas a priori une mauvaise idée. À condition toutefois de ne pas en exiger l’impossible, c’est-à-dire de ne pas exiger le même mode de vie que celui auquel nous avaient habitués les combustibles fossiles. Mais peut-être existe-t-il d’autres manières de vivre, beaucoup moins gourmandes en énergie. Une vie simple et heureuse, riche de découvertes, de liens sociaux et de solidarités. Allez savoir...


[1C’est le résultat (optimiste ?) du calculateur de l’Office National des Forêts français particulièrement modeste...

[2Quatre stères de bois correspondent à 2,6 m³ de bois plein, pèsent 2 tonnes et équivalent, point de vue énergie, à 600 m³ de gaz ou à 6.500 kWh.

[3Le Taillis de saule à Très Courte Rotation — Guide des bonnes pratiques agricoles — AILE (Association d’Initiatives Locales pour l’Énergie et l’Environnement).

[4Voir Voir la page 29 du mémento de l’inventaire forestierédition 2018. Ce memento rassemble dans 32 pages les principaux chiffres, cartes et informations sur la forêt française issus des campagnes d’inventaire 2013 à 2017 de l’IGN.

[6Voir l’article « La forêt wallonne, composante vitale de la sidérurgie préindustrielle » dans le n° 135 de la revue Forêt.Nature.

[7Ces explications et bien d’autres conseils judicieux sont à retrouver dans le mode d’emploi du Chauffage au bois de l’ADEME.

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