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La fatalité de l’avidité

lundi 9 novembre 2009, par Louis Possoz

Questions naïves d’un ingénieur à un économiste

Les cours d’économie [1] nous enseignent qu’un individu qui doit choisir entre deux paniers, contenant des nombres différents d’exemplaires d’un même bien, préférera toujours le plus rempli. Cet axiome sans nuance exprime donc que, même si à un moment donné un individu possède tous les biens matériels qui lui sont nécessaires, et au-delà, il préférera quand même en avoir plus. L’économie parle de l’axiome de dominance ou axiome de non-saturation mais on aurait aussi bien pu le nommer axiome d’avidité.

Cet axiome bien innocent et à première vue assez naturel, instille dès le départ de la pensée économique [2] un principe dévastateur. Quelques tomes de littérature économique plus tard, il aboutira à considérer la croissance exponentielle de la consommation matérielle de l’humanité comme un objectif politique louable et nécessaire. Que cette croissance n’ait été possible que grâce à la croissance de la consommation du charbon puis du pétrole et du gaz, que cette croissance soit ainsi à l’origine du plus grand problème rencontré par l’humanité, celui des changements climatiques, n’a pas (encore) fait dévier de sa route l’édifice théorique de l’économie.

En situation matérielle précaire, il est naturel qu’un individu souhaite obtenir ce qui lui manque et il est naturel que la société l’y aide. Mais lorsqu’un individu a déjà largement tout ce qu’il lui faut pour vivre, est-il si évident que son bonheur soit encore plus grand s’il a encore plus ? Les études menées en psychologie positive et en économie du bonheur apportent des enseignements plutôt nuancés. [3] À partir d’un certain niveau de richesse, le bien-être subjectif dépend peu de la richesse ou du revenu. Il évolue en sens variables selon les études et est certainement influencé par d’autres facteurs que la consommation ou la possession. Dans cet ordre d’idée, on peut penser que le sentiment d’angoisse lié aux changements climatiques ne fera que s’accentuer avec la poursuite des émissions de CO2 et donc influencera négativement le sentiment de bien-être avec la croissance de la consommation matérielle de l’humanité.

Si l’homme est un être social doué de raison il appartient aussi au règne animal. À ce titre, ses comportements sont en partie déterminés par son patrimoine génétique, fruit d’une longue évolution. Les animaux obéissent-ils à l’axiome de dominance ? Un animal préfère-t-il un panier contenant plus ? Un oiseau préfère-t-il un plus grand nid ? Hormis des situations pathologiques, ce n’est probablement pas le cas.

Outre cette composante génétique, l’être humain est aussi éminemment social. Une mère va-t-elle priver ses enfants pour satisfaire à son axiome de dominance ? Un convive va-t-il priver son voisin du seul fruit restant sur le plateau alors qu’il en a déjà un ? Une société va-t-elle en laisser une autre mourir de faim ? La sociologie aurait certainement beaucoup à dire à ce sujet.

Et, finalement, si l’homme est doué de raison, il devrait comprendre les explications largement exposées par la communauté internationale des scientifiques ( [4], et en conséquence, ne plus chercher à augmenter sa consommation matérielle lorsqu’elle a déjà atteint un niveau satisfaisant.

Une fois les besoins fondamentaux d’alimentation, de santé, d’éducation et de sécurité satisfaits, la détermination de ce niveau devient très subjective, très dépendante de la culture et des relations sociales. Dans la culture occidentale, c’est souvent la croyance qu’il en va de son statut social, quand ce n’est pas la publicité omniprésente, qui poussent un individu à l’accumulation alors que, dans une autre culture, bâtie sur une éducation différente et un système de valeurs différent, le regard et l’estime des autres pour ceux qui se soucient de l’intérêt commun pourrait l’encourager à opter pour un niveau qui soit compatible avec la perpétuation de la biosphère.

Si l’économie voulait bien envisager qu’un axiome de satiété ou de saturation soit aussi également possible que son inverse, qu’à partir d’un certain niveau, consommer plus entraîne des effets non désirés, si elle acceptait d’en examiner les conséquences sur la théorie économique, elle contribuerait alors à la définition d’une politique véritablement durable. Ainsi, l’avidité humaine avec ses conséquences ne serait plus considérée comme une fatalité. L’angoisse des changements climatiques pourrait alors s’apaiser.


[1Voir par exemple : A. Jacquemin, H. Tulkens et P. Mercier, Fondements d’économie politique, De Boeck Université, 2000

[2Bien sûr, il s’agit essentiellement du courant néoclassique qui domine actuellement toute l’économie et la politique mondiale, d’autres économistes, dits hétérodoxes, ne partageant pas nécessairement cette analyse.

[3Voir les travaux des économistes R. Easterlin (paradoxe de) et R. Layard (Le Prix du bonheur).

[4Le GIEC, groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, est chargé par les gouvernements du monde et l’ONU de faire la synthèse des connaissances scientifiques sur les questions du climat.

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